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«Cette visite en Haïti vient combler 400 ans de solitude»

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regis.debrayRégis Debray : « Aujourd'hui, le vrai problème, ce n'est pas l'aide internationale, c'est Haïti elle-même.»

INTERVIEW - L'écrivain Régis Debray, familier d'Haïti, où il se rend depuis trente ans, est l'auteur d'un rapport remarqué, «Haïti et la France», remis au premier ministre en 2004.

 

LE FIGARO. - Comment expliquer que Nicolas Sarkozy soit le premier président français à se rendre à Haïti en deux cents ans d'histoire ?

Régis DEBRAY. - Cela s'explique par le refoulement. Haïti a blessé l'histoire et l'orgueil français. Haïti a défait une armée de 40.000 Français avant l'Indépendance en 1804, une armée dirigée par le général Leclerc, le beau-frère de Napoléon.

Ensuite, la France a monnayé l'indépendance d'Haïti par le biais d'une indemnisation à verser aux colons, qui a duré jusqu'en 1885. Tout cela fait que les rapports ont longtemps été peu chaleureux. Au plan politique, quand Duvalier était au pouvoir, il était difficile pour un président français de se rendre là-bas. Pour résumer, de 1697 à 1950, pas de moyens de transport rapides - et ensuite pas de grande envie de se rendre sur place. Car, au fond, c'est depuis 1697 qu'Haïti est français. Nicolas Sarkozy n'a pas deux siècles de retard, mais il vient combler quatre cents ans de solitude. Cette catastrophe aura au moins permis cela. À quelque chose, malheur est bon. Les Français se réveillent à cette occasion d'un long sommeil.

Quelle devrait être la posture de la France vis-à-vis d'Haïti ?

Assistance et exigence. Assistance, parce que nous avons une responsabilité historique et morale - car les Haïtiens sont l'ancrage de la francophonie dans la région. À la conférence de San Francisco en 1945, c'est Haïti qui a imposé le français à l'ONU comme deuxième langue de travail. Exigence, parce qu'il faut demander très loyalement et très fraternellement au pays de s'unir, de proposer un interlocuteur représentatif de tous les secteurs de la société. Le gouvernement d'aujourd'hui n'y suffit pas. Il est discrédité. Je dis souvent aux Haïtiens : «Vous êtes dans l'état où se trouvait la France en 1945. La France était détruite. Il y a eu un gouvernement d'Union nationale qui allait de la droite à la gauche.»

Le plan Marshall ne peut venir qu'ensuite. Il faut d'abord, non pas reconstruire un État, mais construire un État. Tant qu'il n'y aura pas cette union, nous assisterons à la dispersion, à la corruption, à l'évanescence des aides financières. Aujourd'hui, le vrai problème, ce n'est pas l'aide internationale, c'est Haïti elle-même.

La France et les États-Unis ont-ils un rôle complémentaire à jouer en Haïti ?

Il devrait y avoir complémentarité, le fait est qu'il y a rivalité. Les Américains ont toujours attaché beaucoup plus d'importance à Haïti que nous, car ils ont 25 millions de Noirs chez eux, car Haïti est la première République noire du monde. Pour nous, Haïti est sortie de notre radar depuis 1915 et il a fallu cette catastrophe pour la ramener dans notre champ visuel. J'espère qu'il y aura des lendemains car c'est une tâche de très longue haleine. Je ne sais pas si le rythme médiatique de nos hommes politiques permet cette persévérance. C'est pourquoi j'avais suggéré une structure que j'avais appelée «Pupille de l'humanité» pour rassembler plusieurs pays et traiter d'égal à égal avec Haïti. Ce n'est pas du tout une mise en tutelle. C'est une façon de rendre l'éphémère durable et l'émotion rationnelle.

Cette visite n'arrive-t-elle pas trop tard, Haïti n'est-elle pas définitivement happée dans le champ magnétique des États-Unis ?

Un premier ministre haïtien a dit en 1915 : «Notre mariage d'amour avec la France est impossible, il faut un mariage de raison avec les États-Unis.» Et de fait, le passage du sceptre s'est fait en 1915 quand les États-Unis ont envahi Haïti avec le consentement de la France. Mais, aujourd'hui, pour diverses raisons, France, États-Unis et Canada doivent travailler ensemble, ce qui suppose que la France existe en tant que pôle d'initiative et de réflexion indépendant, ce qui n'est pas acquis.


Sarkozy en Haïti pour préparer la reconstruction

Le chef de l'État se rend ce mercredi dans l'île, une première pour un président français.

rtvf026789Il aura fallu le séisme meurtrier du 12 janvier pour que la France honore à l'égard d'Haïti une dette histo­rique : la première visite d'un président français dans une ancienne colonie devenue en 1804 la première république noire indépendante.

Un peu plus d'un mois après le tremblement de terre qui a fait 217.000 morts et 1,2 million de sans-abris Nicolas Sarkozy annoncera ce mercredi matin à Port-au-Prince une aide française d'un montant «extrêmement significatif», selon l'Élysée. Il s'attachera aussi à annuler une autre dette, financière celle-là, 56 millions d'euros dus à Paris par l'île dévastée.

En moins de cinq heures sur place, le chef de l'État survolera en hélicoptère, avec son homologue René Préval, les quartiers sinistrés et visitera l'hôpital de la sécurité civile française. Le chef de l'État rendra hommage aux équipes de secours françaises, extrêmement actives après le drame. Il rencontrera aussi des représentants d'ONG, ainsi que les chefs civils et militaires de la mission de l'ONU sur place (Minustah).

Après l'aide d'urgence, les principaux enjeux concernent désormais la reconstruction, dont le coût est évalué à 14 milliards de dollars par la Banque interaméricaine de développement. Elle fera l'objet, le 31 mars, à New York, d'une conférence de l'ONU, où un plan d'ensemble doit être adopté. La participation française s'inscrit dans ce cadre et suivra plusieurs «axes stratégiques», souligne t-on dans l'entourage de Nicolas Sarkozy.

Parmi ces chantiers prioritaires figure le redressement de l'État (40% des fonctionnaires ont disparu, la formation est nécessaire). Il faudra aussi mettre en œuvre une décentralisation effective : les 4/5 du territoire n'ont pas été touchés, ce qui doit inciter à ne pas reproduire la thrombose provoquée par une capitale de 2 millions d'habitants (sur une population totale de 10 millions). Paris entend aussi contribuer à la mise sur pied d'un système d'éducation, dans un pays où 70% des habitants sont officiellement analphabètes.

Des signes contre l'oubli

rtvf45632L'essentiel, conformément au souhait des autorités locales, sera d'aider les Haïtiens à «reprendre le contrôle de leur destin» et à «définir un projet national», selon l'entourage de Nicolas Sarkozy. Car ce sont d'abord les carences d'une nation sans État qui ont conduit le pays à se transformer en tonneau des Danaïdes, engloutissant une aide internationale massive (700 millions de dollars) sans jamais trouver la voie du développement.

Ce voyage vise aussi à «solder les comptes du passé», souligne-t-on à l'Élysée en décrivant des «relations compliquées, entre amour et récriminations, proximité et amertume». Les Haïtiens n'ont pas oublié le grand emprunt, payé rubis sur l'ongle au XIXe siècle et qui les a saignés à blanc. Ils n'ont pas oublié non plus qu'un de leurs députés, envoyé à l'Assemblée nationale par Toussaint Louverture en 1794, proposa d'ajouter «Fraternité» à la trinité républicaine. Ni oublié qu'en 1945, à la création de l'ONU, la délégation haïtienne a fait basculer le vote pour que le français devienne la deuxième langue de travail de l'Organisation. À défaut de repentance («ce n'est pas l'esprit de la visite», dit-on à l'Élysée), les Haïtiens meurtris seront attentifs aux signes.

Nicolas Sarkozy sera d'autant plus enclin à les prodiguer qu'il sait Haïti historiquement tournée vers les États-Unis. Ceux-ci l'ont occupée à deux reprises et considèrent sa stabilité comme une affaire de sécurité nationale. Deux chefs de la Maison-Blanche, Roosevelt et Clinton, s'y sont rendus dans le passé. Après le tremblement de terre, les Américains ont imposé leur leadership, au risque d'agacer leurs partenaires venus eux aussi à la rescousse, et les Haïtiens eux-mêmes. Paris a exprimé, puis fait taire ses énervements. II s'agit maintenant, pour reprendre le mot de Régis Debray, de sortir la relation avec Haïti du «clair-obscur».

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